Nous vendons du matériel de studio, pas des guitares. Mais ce que Fender fait en ce moment est une nouvelle assez importante pour qu’on en parle, car toute l’industrie des instruments de musique la suit de très près.
Ce qui s’est passé
En mars 2026, Fender a obtenu un jugement par défaut contre un fabricant chinois devant le tribunal régional de Düsseldorf, en Allemagne. Ce jugement a établi que la forme du corps de la Stratocaster constitue une œuvre d’art appliqué protégée par le droit d’auteur allemand et européen. L’équipe juridique de Fender a présenté ce design comme une expression créative originale conçue par Leo Fender dans les années 1950, et non comme une simple forme fonctionnelle de produit. Comme le défendeur ne s’est jamais présenté pour contester l’affaire, le jugement a été rendu sans opposition.
Ce jugement par défaut semble aujourd’hui être l’arme dont Fender se sert pour s’attaquer à l’ensemble du marché des guitares de style S.
Depuis ce jugement, le cabinet d’avocats de Fender, Bird & Bird, aurait envoyé des mises en demeure à plusieurs fabricants de guitares. Les exigences sont sérieuses : cesser la production de guitares de style Stratocaster, rappeler et détruire les stocks invendus, fournir les données de vente, et payer des dommages-intérêts ainsi que les frais juridiques.
LSL Instruments : la première à rendre l’affaire publique
Jusqu’à présent, la seule entreprise à avoir confirmé publiquement avoir reçu l’une de ces lettres est LSL Instruments, un petit fabricant artisanal familial établi en Californie. LSL fabrique moins de 500 guitares par année. L’entreprise a lancé une campagne GoFundMe pour couvrir ses frais juridiques, en faisant valoir que mener ce combat seule pourrait la forcer à fermer ses portes. Au moment d’écrire ces lignes, elle a amassé les 50 k qu’elle demandait.
LSL soutient que la forme du corps de la Stratocaster n’a jamais été protégée par le droit d’auteur par Leo Fender lui-même, qui ne se serait intéressé qu’à la protection du design de la tête. L’entreprise souligne aussi que le jugement allemand n’a pas été contesté : la revendication de droit d’auteur de Fender n’a donc jamais été réellement mise à l’épreuve devant un tribunal face à de véritables arguments contraires.
Si LSL est la première à prendre la parole, au moins une demi-douzaine d’autres fabricants établis aux États-Unis auraient reçu des lettres semblables. De plus grands noms, comme PRS (dont le modèle Silver Sky est largement considéré comme inspiré de la Stratocaster), ont déclaré ne pas partager l’évaluation de Fender et ont refusé de commenter davantage.
La situation juridique est plus complexe qu’il n’y paraît
Le jugement européen donne à Fender un véritable levier en Allemagne et peut-être dans toute l’Europe. Mais aux États-Unis, c’est une tout autre histoire. En 2009, le Trademark Trial and Appeal Board américain a rejeté la demande de Fender visant à enregistrer les formes des corps Stratocaster, Telecaster et Precision Bass comme marques de commerce. Le tribunal a conclu que des décennies d’utilisation par d’innombrables fabricants tiers avaient rendu ces formes génériques sur le marché : les consommateurs n’associent plus cette silhouette exclusivement à Fender.
Cette décision sera au cœur de toute défense juridique aux États-Unis. L’argument général est que le corps de guitare de style S fait désormais partie du vocabulaire commun de la fabrication de guitares électriques. Les concurrents vendent ouvertement leurs guitares sous leurs propres marques, et les acheteurs comprennent généralement qu’ils achètent une solution de rechange à une Fender, et non une contrefaçon.
Il y a aussi la question de la fonctionnalité. Les corps de guitare sont conçus en fonction d’exigences ergonomiques et structurelles bien réelles. Si les caractéristiques que Fender présente comme une expression artistique ont aussi une utilité pratique, elles deviennent beaucoup plus difficiles à protéger par le droit d’auteur.
Tout cela pourrait mener à un marché divisé, où les guitares de style S resteraient offertes aux États-Unis, mais feraient face à de sérieuses restrictions en Allemagne et dans certaines régions d’Europe.
Ce que cela signifie pour la suite
La situation continue d’évoluer. Ces lettres sont un avertissement, pas un jugement définitif. Les tribunaux, les négociations en vue d’un règlement et la volonté de chaque fabricant de se défendre détermineront la suite des choses.
Pour les petits fabricants artisanaux, toutefois, la pression est bien réelle dès maintenant. Même une solide défense juridique coûte de l’argent que bon nombre de ces ateliers n’ont tout simplement pas. Et les enjeux pour la réputation de Fender grandissent aussi : plusieurs youtubeurs influents du monde de la guitare auraient coupé les ponts avec la marque à cause de cette campagne, et la réaction de la communauté des guitaristes a été vive.
Fender protège-t-elle un héritage de design légitime, ou tente-t-elle de monopoliser une forme de corps qui appartient à toute l’industrie depuis soixante-dix ans? C’est la question au cœur de toute cette affaire. Y répondre prendra probablement des années et plusieurs procès.
Nous continuerons de suivre le dossier.